5월 26일
L'été en gloire
«Ce que je veux pouvoir dire» lorsque l'hiver sera là, mais également «ce que je dirai» — car cela a déjà commencé — est déjà visible.
Dans les après-midi très chaude des très longs étés
calme campagne du dimanche repos qui croisait les mains
il y avait constamment au lointain
des rumeurs de cloches et de bourdons des caracoles de carillons
On disait Ça vient d'Aulnay-sur-Mersenne
ou bien C'est le sonneur de Vergnes qui s'envole
et quand un clôcher s'arrêtait un autre plus loin dans la plaine reprenait sa chanson d'enclume qui aurait un verre dans le nez et l'ivresse tintinnabulante
(...)
Ma vie avec toi est pareille à ces campagnes ailées de cloches à pleines volées Ensemble nous avons traversé de grands silences de
neige sur la plaine et les bourrasque de l'automne et les longues pluies froides des printemps acides et les soirs d'hiver aux joues mouillées (est-ce de pluie ou de mélancolie?)
Mais quand je me retourne et reviens sur nos pas
comme les visiteurs du musée qui perdent exprès le groupe et sèment le guide-surveillant pour pouvoir flâner un peu seuls
et revoir sans personne ce que la visite accompagnée
a enfin laissé derrière elle quand je remonte avec toi
les chemins où nous nous sommes donné la main
soudain c'est l'été en gloire plein de grillons et de moucherons
Et comme les cloches dans le ciel très bleu où glissent
de gros cumulus blancs rebondis comme les cloches qui jouent à saute-mouton avec les échos et la canicule
j'entends nos rires qui se croisent et se font des niches
Nous aurons beaucoup ri nous deux ensemble
ri sans autre raison qu'avoir raison de rire
Légères cloches rieuses des dimanches de la vie
étincelles de sagesse savoir modeste qui va pieds nus
entre musique et carillon entre tendresse et dérision entre pitié et ironie
Le Haut-Bout
Vendredi 15 avril 1983
Claude Roy, « Lettre à Loleh sur les cloches et sur le rire »,
in A la lisière du temps, Gallimard, 1984.
«Nous deux ensemble»...
Trois années après le recueil sublime d'A la lisière du temps, Claude Roy ouvre celui de Voyage d'automne par un poème qui approfondit ce «Nous deux» qui n'est ni l'aigle solitaire à deux têtes ni le dragon méprisant à deux têtes.
Nous deux
quelquefois un
Les deux doigts de la flamme
Deux c'est ton ombre et moi
Un c'est le rire ensemble
Ma transparente et mon ombreuse
voix lisse et nue A marée basse
une frange d'eau qui chuchote
Nous deux
quelquefois un
Les deux pieds nus du vent
Deux L'eau Le bruit de l'eau
Rêver Se taire ensemble
Le ciel mangé de jour
qui n'a qu'un seul regard
Quelquefois un Nous deux
Paris
30 décembre 1965
Venise
24 novembre 1985
Claude Roy, « Nous deux quelquefois un »,
in A la lisière du temps, Gallimard, 1987.
Vérité du poète : deux lieux bien distincts (Paris et Venise) pour écrire un poème, pour décrire le couple.