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July 29
« Offrandes »
Aux quatre points cardinaux du mot maintenant À l’endroit à l’envers au cœur du mot ici À la respiration d’ailes de papillon du mot peut-être À l’entre soupir-et-sourire du mot autrefois À l’hésitation sur la pointe des pieds du mot demain
À la clarté tranquille de ton nom à voix basse
Le Haut Bout, Lundi 24 octobre 1983 Claude Roy, A la lisière du temps, Gallimard. July 18
« Voici le grand azur... »

Voici au-dessus des murs de lézards et de lierres, de roses arbres plus doux que ma bien-aimée n’est douce, mon aimée plus douce que les eaux, plus douce que l’écorce légère des roseaux.
Voici des abricots sucrés comme sa bouche, voici sur les platanes le cri aigre des cigales, et voici la colline où, après les averses douces, l’arc-en-ciel fleurit comme un grand verger pâle.
Voici des papillons plus papillons que l’azur, et voici le gazon qui ressemble à l’azur. Voici une hirondelle et voici un mendiant, et les rogations qui enchantent par leurs chants.
Voici les ânes doux qui crèvent sous les bâts. Voici les vieilles fées qui portent dans leur cabas L’ombre mystérieuse, fraîche et centenaire, Des baisers échangés à l’ombre des chaumières.
(Extrait) 1897 Francis Jammes,
De l'Angelus de l'aube à l'Angelus du soir Gallimard, nrf, 2000 (1971), p. 217-218. July 04
« Mon ami le noyer »
À même la terre à même la vie le grand arbre avec une tranquillité placide de vieux sage prend ce qui lui est donné chaque jour
Il accueille la grêle sa mitraille glacée ou bien l’averse douce avec ses doigts légers ou des pluies d’équinoxes qui défilent sans trêve
Il reçoit le soleil en sourdine d’avril le feu de joie central qui incendie l’été et ses rayons en gloire entre les nuages longs
L’arbre écoute les paroles sans relâche du vent les mots murmurés haletants coléreux et le très faible souffle respiration du temps
Mon ami le noyer un vivant qui sait vivre
Le Haut Bout, Lundi 8 juillet, mardi 10 juillet 1990 Claude Roy, Les pas du silence Gallimard, nrf, 1993, p. 33.
June 29 Il y a un fil triple,
il faut un fil triple (Ecc 4, 12),
un « fil chaud qui nous relie l’un à l’autre ».
La générosité avec Sôseki :
« J’ai toujours ressenti avec malaise le fait d’exister dans une société aride, d’où la générosité est absente.
Certes, je suis reconnaissant aux autres de s’acquitter de leur devoir envers moi avec compétence. Mais le devoir est synonyme de fidélité au travail, cela ne signifie nullement que l’on considère l’autre en tant qu’être humain. Par conséquent, tout en bénéficiant des effets du devoir et bien que j’en reçoive une forme de satisfaction, il m’est difficile d’éprouver de la reconnaissance pour celui qui n’a fait que se conformer à ce qu’il devait faire. Mais lorsque le devoir s’accompagne de gentillesse, chacune des actions de l’autre n’étant destinées qu’à moi, elles font écho à l’être sensible que je suis. Il y a là un fil chaud qui nous relie l’un à l’autre, et le monde mécanique me devient digne de confiance. Plutôt que de traverser une région en train, n’est-il pas plus émouvant de franchir une rivière peu profonde porté sur les épaules de quelqu’un ? »
Sôseki, Choses dont je me souviens,
Piquier poche, 2005, p. 124.
La fraternité avec Gilgamesh :
« Descendons ! C’est un terrain glissant : Un seul n’y peut marcher Mais bien deux ! (…) Nul ne peut rompre à lui seul Une cordelette à trois torons »
L’Épopée de Gilgamesh, trad. par Jean Bottéro, p. 118-119. Gallimard (L’aube des peuples), 1992.
L’amour avec Jankélévitch :
« Heureux ceux qui dans l’amour ont retrouvé la simplicité de l’opération vitale et de la docte innocence ! Perdican déjà s’étonnait : les deux partenaires du duo sont respectivement égoïstes et intéressées, mais l’amour réciproque de ces deux égo, le masculin et le féminin, est un amour désintéressé ! Comment l’amour a-t-il un prix infini, alors que chacun des deux amants est égoïste et médiocre ? Comment le pur fabrique-t-il avec de l’impur ? Fénelon et Bergson avaient tous deux répondu. C’est que l’amour, comme l’évidence insaisissable de la liberté ou de la vitalité, est tout entier dans l’intention (…) ; l’amour est l’influx insaisissable et impalpable qui passe d’un amant à l’autre, mais on le chercherait en vain dans la substance de chaque personne considérée isolément. »
Jankélévitch (*), Les vertus et l'Amour, t. 2, p. 354
Champs Flammarion,1986 (n°164).
(*) Dont on ne dira jamais assez qu'il est «une saine lecture» :-)
PS : Pour Christel qui aime bien Vladimir ;-)
June 18 Encore et toujours pour toi, mon souffle et ma framboise, pour aujourd'hui, cet autre jour tant espéré. Pour cette jubilation venue d'en haut remplir nos coeurs dans le chant, la reconnaissance et le rire.
« Richard Rolle parlait d’un “chant spirituel” (canor) et d’une jubilation, c’est-à-dire d’un chant de joie : car la joie fait chanter, au lieu que la bonne conscience bien contente fait plutôt somnoler. (…) L’amour est le superlatif absolu à partir duquel tous les problèmes se posent. Qui rencontre l’amour en deuxième lieu, venant de la périphérie, n’aime pas. (…) L’amour n’est pas une chimie, ni un composé de sentiments ou de mobiles : mélangez l’attrait sensuel, l’estime admirative, l’intérêt utilitaire, et je ne sais quel ingrédient encore, brassez et tournez, vous n’obtiendrez pas l’amour, mais un simple simili, un simili qui, comme tous les simili et tous les quasi, engendre inévitablement les malentendus. Il en est de ce simili-amour comme des actes “conformes au” devoir, mais non pas accomplis par respect pour le devoir, pour les beaux yeux du devoir ; tels encore les gestes d’apparence désintéressée, mais non point inspirés par le seul désintéressement. Aimer est un mouvement simple et direct, et qui va franchement à la rencontre de l’autre : l’autre est par lui accueilli dans ma vie non en tant qu’autre, mais en tant que toi (car il est ensemble autre que moi et le même que moi) et sans interposition de moyens termes. Heureux ceux qui dans l’amour ont retrouvé la simplicité de l’opération vitale et de la docte innocence ! (…) Or cette simplicité ne se donnera qu’à ceux qui ont commencé par elle et qui disent non, par intention prévenante, à leurs arrière-pensées et leurs arrière-volontés. Ils courent les rues les charlatans et les porteurs de thyrse (…) les amants qui font semblant ne connaîtront ni la verve poétique ni le chant de la joie. Car c’est l’amour vrai, et lui seul, qui fait chanter les oiseaux et rend bavards les rossignols, et met en verve les bacchants. L’amour est un chant d’oiseau dans le ciel »
Jankélévitch, Les vertus et l'Amour, t. 2, p. 353--354
Champs Flammarion,1986 (n°164) .
June 17
« Se donner un peu coûte beaucoup ; se donner beaucoup coûte peu ; se donner tout entier ne coûte plus rien. (…). C’est pourquoi (dans un ordre d’idée tout voisin) l’attente est plus pénible que la renonciation définitive ; plus difficultueuse, plus laborieuse, plus douloureuse ; et la renonciation elle-même nous paraît cruelle et inconcevable parce que nous la transposons encore dans le langage continuationniste de l’attente. [Or] tant qu’il subsiste une seule chance de continuation, (…) nous n’avons pas dit adieu à l’égo (…). La volonté qui dit “à jamais” et “toujours” et qui renonce à toutes les satisfactions de l’amour propre, cette volonté consent d’un seul coup à vivre uniquement pour autrui (…). L’amour, cure miraculeuse, réussit en un instant ce que des mois de traitement n’auraient pas obtenu… Mais, bien entendu, il fallait y penser ! De là vient cette merveilleuse simplification de tous les commandements que l’amour seul s’entend à opérer ; ce qui fait dire à saint Paul : l’amour est la plénitude de la Loi, (…) le plérôme de la justice [cf. Rm 13, 8-10 ; Gal 5, 14]. »
Jankélévitch, Les vertus et l'Amour, t. 2, p. 350-351
Champs Flammarion,1986 (n°164) . June 07 Lire auparavant « La drôle de chose »
« La froideur du citron m’était incomparablement agréable. En ce temps-là, j’avais les poumons malades et j’étais toujours fiévreux. (…) C’était sans doute à cause de cette fièvre que la fraîcheur du citron semblait pénétrer tout mon corps en partant de ma paume, et qu’elle me plaisait tant. Je portais bien des fois ce fruit à mon nez pour le sentir. (…) Et, comme j’aspirais à plein poumons ses effluves parfumées, alors que je ne respirais jamais à fond, une bouffée de sang tiède me monta dans le corps et au visage, et une sorte de vigueur s’éveilla en moi… En fait, cette sensation de froid si simple, à la fois tactile, olfactive et visuelle, s’harmonisait avec moi d’une façon étonnante au point de me donner envie de dire que je n’avais recherché qu’elle depuis toujours (…). Déjà saisi d’une légère excitation et ressentant même une espèce de fierté, je marchais en évoquant le poète dandy qui parcourait les rues le front haut. J’essayais de mesurer les reflets de la couleur du citron en le posant sur mon mouchoir sale ou contre ma cape. Ou encore je me disais : « En somme, c’est bien ce poids-là… »

C’était bien ce poids-là que j’avais cherché en vain depuis toujours et dans lequel, sans aucun doute, s’était converties toutes les choses bonnes et belles (…). Je marchais sans savoir où ni comment mais je me retrouvai pour finir devant Maruzen. (…) Qu’était-il arrivé à ces livres d’arts qui m’avaient tant attirés autrefois ? Jadis, après m’être rempli les yeux page après page, je savourais l’étrange impression de discordance à me retrouver dans un cadre si banal… « Ah ! mais oui, c’est ça… ! » Je me souvins à cet instant du citron dans la manche de mon kimono. Je pouvais rassembler pêle-mêle les couleurs des livres et les soumettre à l’épreuve du citron. « C’est ça. » La légère excitation de l’instant précédent m’avait repris. J’entassais au hasard puis je détruisais précipitamment pour rebâtir en hâte. Je prenais de nouveaux livres et je les ajoutais ou bien j’en supprimais. L’étrange château fantastique devenait tour à tour rouge ou bleu. Enfin ce fut terminé. Et, tout en réprimant les légers bonds de mon cœur, je plaçais précautionneusement le citron au sommet des remparts. C’était parfait. Comme mon regard parcourait l’ensemble, la couleur du citron qui avait sans bruit intégré l’harmonie des couleurs entrechoquées se détachait avec une extrême pureté. J’eus l’impression que l’atmosphère poussiéreuse de Maruzen se tendait étrangement, autour du seul citron. Je restai un moment en contemplation. (…) Puis je descendis vers Kyôgoku où les affiches du cinématographe coloriaient les rues d’un charme étrange. »
Kajii Motojirô, «Le Citron»
in Le Citron (nouvelles), Picquier poche, 1996 (n°53).
June 05
« De nouveau il fallu que je sorte pour errer. Quelque chose me chassait. Je marchais d’une rue à l’autre par les petites rues (…), m’arrêtant devant une boutique de gâteaux bon marché ou contemplant de fines galettes de pâte de soja, les crevettes et les morues séchées dans une épicerie, pour descendre finalement la rue Teramachi jusqu’à la fruiterie du côté de la rue Nijô.

(…) De toutes les boutiques, c’était celle que je préférais. Ce n’était pas un magasin superbe, mais on y ressentait très crûment la beauté particulière aux fruiteries. Les fruits étaient disposés sur un étal assez fortement incliné qui semblait être une vieille planche laquée de noir. Quelque chose comme le flot d’une bel et brillant allegro mis en face de la Gorgone qui changeait en pierre ceux qui la regardaient, un allegro dont l’écoulement se serait ainsi figé dans ces couleurs et ces volumes, voilà comment les fruits étaient alignés. (…) C’était surtout la nuit que cette maison était belle. Avec les lumières des vitrines se déversant à flots, la rue Teramachi était dans l’ensemble une rue animée, mais tout de même beaucoup plus paisible que celle de Tôkyô ou d’Ôsaka. Pour une raison inconnue, seul les contours de cette devanture étaient étrangement sombres. C’était naturel, un de ses côtés formant l’angle avec la rue Nijô qui était noire aussi, mais il était troublant que la maison voisine, bien que située dans la rue Teramachi, fût obscure également. (…) Ainsi, comme il faisait si noir alentour, rien que cette scène magnifique ne pouvait détourner la splendeur des nombreuses ampoules accrochées à la devanture, dont la lumière se déversait à profusion comme une pluie d’orage. même à Teramachi, rares étaient les choses qui m’intéressaient autant, à chaque fois, que la vue de cette fruiterie quand je la contemplais debout dans la rue, les longues vrilles des ampoules nues me perçant les yeux, ou bien à travers la fenêtre du premier étage du café voisin Kagiya.

Ce jour-là, je fis exceptionnellement un achat dans cette fruiterie, parce qu’on y vendait par extraordinaire des citrons. Les citrons sont une choses tout à fait banale. Pourtant, je n’en avait pas vu souvent dans ce magasin qui, sans être misérable, était une boutique des quatre saisons ordinaire. Pour tout dire, j’aime les citrons. J’aime leur couleurs pures, comme celle de la peinture lemon yellow durcie, sortir de son tube, j’aime leur forme fuselée, et leur taille ramassée. — Finalement, je décidai d’en acheter, un seul. Je marchai ensuite je ne sais où ni comment. Je marchai longtemps dans la rue. La masse de mauvais augure qui en cessait de comprimer mon cœur semblait s’être quelque peu relâchée à l’instant où j’avais saisi le citron, et dans la rue, j’étais empli de bonheur. Ma mélancolie si tenace avait pu être dissipée par ce seul petit objet — si invraisemblable que ce soit, paradoxalement c’était vrai. — Tout de même, quelle drôle de chose que le cœur ! »
Kajii Motojirô, «Le Citron»
in Le Citron (nouvelles), Picquier poche, 1996 (n°53).
June 04
L’enfant de la pleine nuit marche pied nus dans la grande maison endormie sous la lune Il va à la cuisine pattes de silence sur les carreaux frais prendre un verre de lait dans le frigidaire qui s’allume et fait luire la bassine de cuivre où méditent les framboises cueillies la veille pour faire de la gelée Puis il ouvre la porte qui donne sur la terrasse en essayant de ne pas faire grincer la clef de la serrure ni gémir les gonds qui auraient besoin d’huile Il ne fait pas froid Les pierres sont encore tièdes Caché sous le banc de pierre un crapaud dit sur deux notes Je suis là Les étoiles sont si près qu’on pourrait les toucher et la rivière là-bas récite ses patenôtres liquides L’enfant sous la lune calme reste immobile Il n’y a qu’un être au monde Je suis sur la terre Et j’entre si je veux dans le rêve des dormeurs
Mais la lune se tait Les étoiles sans rien dire font leur travail d’étoiles Le crapaud des joncs répète ses notes monotones et l’eau de la rivière marmonne obscurément L’enfant frissonne un peu Il fait frais tout de même Il faut rentrer dormir sans avoir eu de réponse
L’enfant sursaute soudain Dieu est venu le caresser Mais c’est seulement le chat roux nommé Tigre d’or qui sorti du silence vient se frotter à ses jambes en ronronnant si fort dans la nuit tranquille que sa fourrure exhale la musique du ciel
Paris dimanche 13 avril 1986
Claude Roy, «La nuit transfigurée»
in A la lisière du temps, Gallimard.
June 02
Ce moment qui n’est plus le voyage et pas encore l’arrivée quand le train qui déjà ralentit est passé de la nuit noire aux avenues de banlieue striées de lampadaires blêmes sur l’asphalte mouillé Puis c’est déjà la ville et ses canyons fenêtres allumées ou bien «Nous amorçons notre descente sur Paris-Roissy La température au sol est de 10 degré 5»
Nous sommes encore là déjà nous sommes ailleurs et le voyageur impatient dans le train descend sa valise et s’en va attendre l’arrivée debout dans le couloir déjà prêt à descendre
Minutes de la vie qu’on a vécues à peine On était là mais nulle part On n’était pas On attendait d’attendre On attendait le rien
le Haut-Bout dimanche 27 octobre 1985 Claude Roy, "Entre-temps" in A la lisière du temps, Gallimard. .
Je l’ai connu ce temps suspendu car j’ai connu ce train. Je les connais encore. Françoise aussi. Ce train que chacun de nous deux aime avec reconnaissance parce qu’il le rapproche de l’autre. Que chacun craint avec amertume parce qu’il l’en éloigne et le ramène à son appartement parisien ou périgourdin. Mais depuis que je la connais, ces «minutes de la vie» occupées à «attendre d’attendre», contrairement aux paroles du poète, ne sont jamais «vécues à peine». Je me lève avec les derniers, reste assis, regarde à travers la fenêtre les paysages urbains qui défilent de plus en plus lentement, et comme on entretient doucement un feu qui s’éteint, je souffle sur les braises de la mémoire. Car c’est dans «le train qui déjà ralenti[ssait]» que j’ai osé prendre sa main dans la mienne pour la première fois. Les moins moqueurs auront la bienveillance de sourire devant ce jeune homme de trente ans qui a besoin de tout un voyage Toulouse-Paris pour se déclarer. Aujourd’hui, à relire Claude Roy, je préfère me donner le beau rôle, un rôle qu’il me plairait d’avoir le courage de vivre : avec elle, être ce «On» qui transforme le «rien» et le «nulle part» en chaleur (celle de deux mains qui se tiennent et luttent contre la fraîcheur de «la température au sol») et en lumière (celle de deux cœurs comme «fenêtres allumées» dans la «nuit noire»). Transformer toute attente en accueil. Recueillir et accueillir chaque «minutes de la vie» pour la remplir de chaleur et de lumière.
« Trottez mes petits amis, le long du Tournesaules ;
Tom va devant allumer les chandelles.
A l'Ouest se couche le soleil : bientôt vous irez à l'aveuglette.
Quand tomberont les ombres de la nuit, la porte s'ouvrira ;
Par les carreaux de la fenêtre, la lumière scintillera, jaune.
Ne craignez pas d'aulnes noirs ! Ne vous souciez pas des saules chenus !
Ne craignez ni racines ni branches ! Tom va devant vous,
Holà, maintenant ! Gai dol ! On vous attendra! »
Le Seigneur des anneaux, I.6 « La Vieille Forêt », Bourgois, éd. du Centenaire, p. 142.
June 01
Pour tous ceux et celles qui oseraient dire «ce n'est pas trop tôt» (*) ;-), comme pour ceux et celles qui attendent encore :
Avoir la patience d’attendre celui ou celle qui nous élira et que nous élirons. Une telle attitude exige une âme forte, soucieuse de vérité. Nous sommes pour la plupart impatients de jouer le rôle excitant, gratifiant d’amoureux(se). Parce que tout est signe, il nous est facile de décider et de jurer que c’est là un grand amour. Ou encore, nous croyons plausible d’essayer le scénario à plusieurs reprises, de le peaufiner avant qu’il nous infuse l’harmonie souhaitée. Nous multiplions les castings pour dénicher un figurant à peu près convenable. Nous n’admettons pas que l’amour est un événement improbable et que, sans doute, il ne nous échoira pas. Davantage, nous revendiquons un droit à l’amour tout comme un droit au bonheur, au logement, au travail.
(...)
L'Attente n'est pas attente de telle ou telle offrande du monde. Ce serait nous conduire comme des enfants gâtés et paresseux. Elle nous prédispose à un avenir qui nous ménagera bien des surprises et parfois de mauvaises surprises - à la différence d'un optimisme pour lequel tout finira par s'arranger. Nous faisons crédit au temps. Nous ne le bousculons pas, mais quand il y a urgence, nous pressons le pas.
Pierre Sansot, Du bon usage de la lenteur
Rivages poche / Petite Bibliothèque, 2000 (n°313) .
(*) Ajout : Cette semaine (12/06/06), Bob, après avoir lu le billet du 29 mai, me confiait : «mieux vaut plutarque que jamais!» Oui, Bob est taquin :-) May 29 Poursuivant (et poursuivi par) la même pensée qu'hier, une citation de Plutarque que je découvre ce matin :
Car dans le mariage, aimer est un bien plus précieux qu'être aimé : il détourne de bien des erreurs, et surtout de toutes celles qui corrompent et gâtent le mariage.
Plutarque, Dialogue sur l'Amour [769 D-E]
GF Flammarion, 2005.
Ce sera bien assez pour aujourd'hui si l'on garde et pratique ce plus grand bonheur qui consiste à donner plutôt qu'à recevoir (Ac 20, 35). May 26
«Ce que je veux pouvoir dire» lorsque l'hiver sera là, mais également «ce que je dirai» — car cela a déjà commencé — est déjà visible.
Dans les après-midi très chaude des très longs étés calme campagne du dimanche repos qui croisait les mains
il y avait constamment au lointain
des rumeurs de cloches et de bourdons des caracoles de carillons
On disait Ça vient d'Aulnay-sur-Mersenne
ou bien C'est le sonneur de Vergnes qui s'envole
et quand un clôcher s'arrêtait un autre plus loin dans la plaine reprenait sa chanson d'enclume qui aurait un verre dans le nez et l'ivresse tintinnabulante
(...)
Ma vie avec toi est pareille à ces campagnes ailées de cloches à pleines volées Ensemble nous avons traversé de grands silences de
neige sur la plaine et les bourrasque de l'automne et les longues pluies froides des printemps acides et les soirs d'hiver aux joues mouillées (est-ce de pluie ou de mélancolie?)
Mais quand je me retourne et reviens sur nos pas
comme les visiteurs du musée qui perdent exprès le groupe et sèment le guide-surveillant pour pouvoir flâner un peu seuls
et revoir sans personne ce que la visite accompagnée
a enfin laissé derrière elle quand je remonte avec toi
les chemins où nous nous sommes donné la main
soudain c'est l'été en gloire plein de grillons et de moucherons
Et comme les cloches dans le ciel très bleu où glissent
de gros cumulus blancs rebondis comme les cloches qui jouent à saute-mouton avec les échos et la canicule
j'entends nos rires qui se croisent et se font des niches
Nous aurons beaucoup ri nous deux ensemble
ri sans autre raison qu'avoir raison de rire
Légères cloches rieuses des dimanches de la vie
étincelles de sagesse savoir modeste qui va pieds nus
entre musique et carillon entre tendresse et dérision entre pitié et ironie
Le Haut-Bout Vendredi 15 avril 1983
Claude Roy, « Lettre à Loleh sur les cloches et sur le rire », in A la lisière du temps, Gallimard, 1984.
«Nous deux ensemble»...
Trois années après le recueil sublime d'A la lisière du temps, Claude Roy ouvre celui de Voyage d'automne par un poème qui approfondit ce «Nous deux» qui n'est ni l'aigle solitaire à deux têtes ni le dragon méprisant à deux têtes.
Nous deux
quelquefois un
Les deux doigts de la flamme
Deux c'est ton ombre et moi
Un c'est le rire ensemble
Ma transparente et mon ombreuse
voix lisse et nue A marée basse
une frange d'eau qui chuchote
Nous deux
quelquefois un
Les deux pieds nus du vent
Deux L'eau Le bruit de l'eau
Rêver Se taire ensemble
Le ciel mangé de jour
qui n'a qu'un seul regard
Quelquefois un Nous deux
Paris
30 décembre 1965
Venise
24 novembre 1985
Claude Roy, « Nous deux quelquefois un », in A la lisière du temps, Gallimard, 1987.
Vérité du poète : deux lieux bien distincts (Paris et Venise) pour écrire un poème, pour décrire le couple. April 30 Voilà quelque semaines que nous préparons cette journée où nous voudrions réunir notre famille et quelques amis.
J'ai pensé ouvrir ce blog pour y placer quelques informations qui vous seront utiles mais aussi quelques billets, essentiellement une sélection de poèmes je pense, qui diront mieux que moi ce qu'un papillon-« citron » peut dire à sa « framboise » bien-aimée.
Nombre de ces poèmes seront de Claude Roy. Ainsi celui que j'ai choisi pour initier ce blog.
Il ne faudrait pas le quitter des yeux et se lever avant le jour déjà dans la clarté encore pâle le frais humide du matin Chaque année je me laisse prendre et je reste avec mon regret comme autrefois dans l’enfantine enfance quand on se promet de ne pas dormir pour être là quand les cadeaux arriveront (qui sait comment ?) au creux des souliers dans la cheminée ou bien un après midi le printemps déjà là on entend loin dans les bois chanter le coucou en se demandant Est-ce la première fois cette année ? (et il aurait déjà chanté sans qu’on n’y prenne garde ?)
Si on était patient et les yeux bien ouverts peut-être verrait-on se déplier les pétales mauve-rose et les fleurs du prunus s’écrier une par une Mais c’est chaque année la même surprise On s’était retourné Soudain l’arbre est en fleur avec cet air de dire dans le soleil d’avril « Je voulais seulement vous faire la surprise. »
Le Haut-Bout Samedi 2 mai 1992
Claude Roy, « La surprise », in Poèmes à pas de loup, Gallimard, 1997, p. 20-21.

Pourquoi ce poème?
Parce que je l'ai cité il y a à peine deux jours en remerciement à des amis qui m'ont gentillement rappelé que j'avais pris un an au compteur. Aussi, aujourd'hui, je voudrais le dédier à Jean dont c'est l'anniversaire. Mon cher Jean, si tu nous regardes... ;-) Mais aussi à mon arrière grand-mère, notre chère Mané et Zoélie, fille de la vie, qui fête aujourd'hui ses 100 ans !
Mais aussi et surtout parce que, alors que nous visitions le lieu de la réception il y a deux semaines de cela, Françoise fut émue d'entendre chanter le coucou dans les bois tout proches. « Oh! Il ya si longtemps que je n'avais entendu le chant du coucou... » Elle souriait et, dans une éclairicie, le soleil perçait les nuages pour éclairer son visage surpris et heureux. Pour ma part, le chant du coucou ne m'avait jamais transporté, mais ce jour là, je sus qu'il chantait aussi pour moi, comme la dernière confirmation, s'il était nécessaire, que nous avions trouvé le bon endroit. Cela se passerait au domaine des Chaulnes et pas ailleurs. Loin de la ville, où le chant du coucou touche le coeur des filles et attendrit celui des garçons.

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