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June 30 « Y a pas que la poésie dans la vie » ai-je entendu, « on veut des dates, des noms, des lieux, des faits quoi ! » ;-)
Ne vous inquiétez pas : ça arrive, ça arrive, dans les jours ou semaines qui viennent (d'ici le 20 juillet au plus tard). Tous ceux que nous avons pu inviter à venir sur Périgueux recevront, avec le faire-part, une feuille contenant tous les renseignements utiles et d'usage pour une telle occasion.
Néanmoins, dans ce billet, je donne quelques informations supplémentaires.
Sur le blog même, vous disposez de plusieurs diaporamas qu'il faut sélectionner parmi les Albums photos mis en ligne ou parmi les 3 liens ci-dessous :
Diaporama est un bien grand mot puisque je n'ai eu l'occasion de faire que 2 photos... mais cela vous donne un aperçu de ces 9 chambres spartiates et néanmoins tout à fait fonctionnelles qui peuvent accueillir 3 ou 4 personnes (pour 3 ou 4 lits une place) avec salle de bains (et WC pour deux des 9 chambres).
Cela permettra à ceux qui le désirent de dormir pour un prix modique (14 euros par personne, draps et couverture de lit fournis) la nuit du samedi au dimanche avant de repartir le lendemain, après un brunch.
Nous nous chargerons, Françoise et moi, d'attribuer ces chambres aux personnes qui nous contacteront.
Nous ferons de notre mieux pour respecter les priorités (familles, enfants,...) en fonction des capacités d'accueil. Nous vous contacterons en retour pour vous confirmer la disponibilité et vous pourrez m'envoyer (à mon adresse personnelle, à Périgueux) un chèque avec votre règlement. June 29 Il y a un fil triple,
il faut un fil triple (Ecc 4, 12),
un « fil chaud qui nous relie l’un à l’autre ».
La générosité avec Sôseki :
« J’ai toujours ressenti avec malaise le fait d’exister dans une société aride, d’où la générosité est absente.
Certes, je suis reconnaissant aux autres de s’acquitter de leur devoir envers moi avec compétence. Mais le devoir est synonyme de fidélité au travail, cela ne signifie nullement que l’on considère l’autre en tant qu’être humain. Par conséquent, tout en bénéficiant des effets du devoir et bien que j’en reçoive une forme de satisfaction, il m’est difficile d’éprouver de la reconnaissance pour celui qui n’a fait que se conformer à ce qu’il devait faire. Mais lorsque le devoir s’accompagne de gentillesse, chacune des actions de l’autre n’étant destinées qu’à moi, elles font écho à l’être sensible que je suis. Il y a là un fil chaud qui nous relie l’un à l’autre, et le monde mécanique me devient digne de confiance. Plutôt que de traverser une région en train, n’est-il pas plus émouvant de franchir une rivière peu profonde porté sur les épaules de quelqu’un ? »
Sôseki, Choses dont je me souviens,
Piquier poche, 2005, p. 124.
La fraternité avec Gilgamesh :
« Descendons ! C’est un terrain glissant : Un seul n’y peut marcher Mais bien deux ! (…) Nul ne peut rompre à lui seul Une cordelette à trois torons »
L’Épopée de Gilgamesh, trad. par Jean Bottéro, p. 118-119. Gallimard (L’aube des peuples), 1992.
L’amour avec Jankélévitch :
« Heureux ceux qui dans l’amour ont retrouvé la simplicité de l’opération vitale et de la docte innocence ! Perdican déjà s’étonnait : les deux partenaires du duo sont respectivement égoïstes et intéressées, mais l’amour réciproque de ces deux égo, le masculin et le féminin, est un amour désintéressé ! Comment l’amour a-t-il un prix infini, alors que chacun des deux amants est égoïste et médiocre ? Comment le pur fabrique-t-il avec de l’impur ? Fénelon et Bergson avaient tous deux répondu. C’est que l’amour, comme l’évidence insaisissable de la liberté ou de la vitalité, est tout entier dans l’intention (…) ; l’amour est l’influx insaisissable et impalpable qui passe d’un amant à l’autre, mais on le chercherait en vain dans la substance de chaque personne considérée isolément. »
Jankélévitch (*), Les vertus et l'Amour, t. 2, p. 354
Champs Flammarion,1986 (n°164).
(*) Dont on ne dira jamais assez qu'il est «une saine lecture» :-)
PS : Pour Christel qui aime bien Vladimir ;-)
June 24 La toile est un vaste bazar. Dans ce bazar, comme souvent, des trésors qui attendent. J'aime cette toile sur laquelle on peut lire, voir et écouter l'innaccessible.
Et parfois, ces trésors, ce sont des coeurs qui battent, des personnes à l'autre bout de la fibre optique et du clavier.On ne les aurait jamais rencontrées à cause de tout ce qui sépare, à commencer par le temps, la distance, les générations ou le milieu social. Il en va ainsi de Cédric évoqué dans le billet précédent, mais aussi de pas mal d'autres qui, lisant ces lignes, sauront se reconnaître.

Un de ces coeurs a l'âme artiste et poête. Il y a quelques minutes (miracle de la lumière docilement guidée), j'ai reçu les reproductions de ses dernières oeuvres.
Je ne résiste pas au plaisir de les partager avec vous. En particulier ces lis qui, sans être d'eau, auraient fort plu à Baie d'Or ;-)
... et puis, ils s'accordent parfaitement au fond d'écran de ce blog ;-))

June 22
Voir. La nécessité d’apprendre à regarder. Mais également son insuffisance. Car tout ne s'apprend pas et, dans l'idéal, il serait bienvenu de savoir également être là, au bon endroit, au bon moment. Or, savoir regarder n’est pas donner à tout le monde. Savoir dire « oui » ou savoir appuyer sur le déclencheur comme il le faut et quand il le faut. Le célèbre instant de Cartier-Bresson.
Aujourd’hui, je vous propose une série de liens vers des sites de photographies et de photographes. À visiter de temps en temps ou de temps à autres, mais surtout en prenant son temps. Car si l’instant est le lieu du créateur, la durée (qui se nourrit de patience et de modération) est le lieu de l’émerveillement devant l’objet créé. La vie belle logée dans l'instant comme dans la durée — Œuvrer qui est agir et se réjouir, cultiver et (re)garder ;-).
D’abord, puisqu'il est celui qui a donné son titre à cette catégorie de billets, hommage au Maître que Françoise m'a fait découvrir.
Ensuite, le lien vers le site d’un ami sans qui je n’aurais pas découvert ce qui suit. Ce n'est pas seulement du copinage ou de la reconnaissance : Cédric est fichtrement talentueux ! (il va rougir, mais il fallait que cela soit dit :-))
Ou comment l'amitié, comme l’amour, en invitant et en acceptant d’être guidé, donne d’explorer des territoires inconnus, de vibrer sur des rythmes nouveaux. Et la question qui se pose : « Comment ai-je vécu jusqu'alors avec si peu de couleurs ? »
Un vaste site consacré à la nature. Si vaste qu'il serait vain de le décrire en ces lieux. Mais je retiens une photo saisissante d'un crocodile sortant de l'eau car elle me fait penser à Stéphane : sa coquine de petite fille, Mina, raffole des crocodiles. Je lui en avais dessiné un en ligne (il y a un certain temps déjà) que Stéphane a bien voulu mettre sur le blog consacré à deux petits bouts de chou.

June 18 Encore et toujours pour toi, mon souffle et ma framboise, pour aujourd'hui, cet autre jour tant espéré. Pour cette jubilation venue d'en haut remplir nos coeurs dans le chant, la reconnaissance et le rire.
« Richard Rolle parlait d’un “chant spirituel” (canor) et d’une jubilation, c’est-à-dire d’un chant de joie : car la joie fait chanter, au lieu que la bonne conscience bien contente fait plutôt somnoler. (…) L’amour est le superlatif absolu à partir duquel tous les problèmes se posent. Qui rencontre l’amour en deuxième lieu, venant de la périphérie, n’aime pas. (…) L’amour n’est pas une chimie, ni un composé de sentiments ou de mobiles : mélangez l’attrait sensuel, l’estime admirative, l’intérêt utilitaire, et je ne sais quel ingrédient encore, brassez et tournez, vous n’obtiendrez pas l’amour, mais un simple simili, un simili qui, comme tous les simili et tous les quasi, engendre inévitablement les malentendus. Il en est de ce simili-amour comme des actes “conformes au” devoir, mais non pas accomplis par respect pour le devoir, pour les beaux yeux du devoir ; tels encore les gestes d’apparence désintéressée, mais non point inspirés par le seul désintéressement. Aimer est un mouvement simple et direct, et qui va franchement à la rencontre de l’autre : l’autre est par lui accueilli dans ma vie non en tant qu’autre, mais en tant que toi (car il est ensemble autre que moi et le même que moi) et sans interposition de moyens termes. Heureux ceux qui dans l’amour ont retrouvé la simplicité de l’opération vitale et de la docte innocence ! (…) Or cette simplicité ne se donnera qu’à ceux qui ont commencé par elle et qui disent non, par intention prévenante, à leurs arrière-pensées et leurs arrière-volontés. Ils courent les rues les charlatans et les porteurs de thyrse (…) les amants qui font semblant ne connaîtront ni la verve poétique ni le chant de la joie. Car c’est l’amour vrai, et lui seul, qui fait chanter les oiseaux et rend bavards les rossignols, et met en verve les bacchants. L’amour est un chant d’oiseau dans le ciel »
Jankélévitch, Les vertus et l'Amour, t. 2, p. 353--354
Champs Flammarion,1986 (n°164) .
June 17
« Se donner un peu coûte beaucoup ; se donner beaucoup coûte peu ; se donner tout entier ne coûte plus rien. (…). C’est pourquoi (dans un ordre d’idée tout voisin) l’attente est plus pénible que la renonciation définitive ; plus difficultueuse, plus laborieuse, plus douloureuse ; et la renonciation elle-même nous paraît cruelle et inconcevable parce que nous la transposons encore dans le langage continuationniste de l’attente. [Or] tant qu’il subsiste une seule chance de continuation, (…) nous n’avons pas dit adieu à l’égo (…). La volonté qui dit “à jamais” et “toujours” et qui renonce à toutes les satisfactions de l’amour propre, cette volonté consent d’un seul coup à vivre uniquement pour autrui (…). L’amour, cure miraculeuse, réussit en un instant ce que des mois de traitement n’auraient pas obtenu… Mais, bien entendu, il fallait y penser ! De là vient cette merveilleuse simplification de tous les commandements que l’amour seul s’entend à opérer ; ce qui fait dire à saint Paul : l’amour est la plénitude de la Loi, (…) le plérôme de la justice [cf. Rm 13, 8-10 ; Gal 5, 14]. »
Jankélévitch, Les vertus et l'Amour, t. 2, p. 350-351
Champs Flammarion,1986 (n°164) . June 16

J’allais dans un verger où les framboises au soleil chantent sous l’azur à cause des mouches à miel. (…) Mon amour a la tendresse d’un arc-en-ciel après une pluie d’avril où chante le soleil.
— Francis James, « J’allais dans un verger… »
De l’Angelus de l’aube à l’Angelus du soir, Paris, Gallimard, 1971, p. 39-40. .

Pour toi, mon coeur, après ce jour tant attendu !

June 09
Un billet personnalisé pour Christiane, la première a avoir trouvé le blog « sympa ».

Pour elle donc qui me dit qu'en semaine son chien (resté à la campagne) lui manque, ces quelques strips de circonstance.

Car il faut s'appeler Schulz pour parvenir à décrire les différents sentiments qui animent le coeur du chien resté à la maison ou chez les voisins.

Bien entendu, lorsque le chien s'appelle Snoopy, il y a de quoi être inspiré, même au début de la dernière décennie des Peanuts (1992) :-)

Un long billet, histoire de vous laisser de quoi vous sevrer. On ne se reverra que la semaine prochaine. Je redescends chez mes parents sur Toulouse. Un peu de repos, la joie de retrouver Ali, Frédéric et Michaël, et l'occasion de fêter l'anniversaire des deux derniers. June 07 Lire auparavant « La drôle de chose »
« La froideur du citron m’était incomparablement agréable. En ce temps-là, j’avais les poumons malades et j’étais toujours fiévreux. (…) C’était sans doute à cause de cette fièvre que la fraîcheur du citron semblait pénétrer tout mon corps en partant de ma paume, et qu’elle me plaisait tant. Je portais bien des fois ce fruit à mon nez pour le sentir. (…) Et, comme j’aspirais à plein poumons ses effluves parfumées, alors que je ne respirais jamais à fond, une bouffée de sang tiède me monta dans le corps et au visage, et une sorte de vigueur s’éveilla en moi… En fait, cette sensation de froid si simple, à la fois tactile, olfactive et visuelle, s’harmonisait avec moi d’une façon étonnante au point de me donner envie de dire que je n’avais recherché qu’elle depuis toujours (…). Déjà saisi d’une légère excitation et ressentant même une espèce de fierté, je marchais en évoquant le poète dandy qui parcourait les rues le front haut. J’essayais de mesurer les reflets de la couleur du citron en le posant sur mon mouchoir sale ou contre ma cape. Ou encore je me disais : « En somme, c’est bien ce poids-là… »

C’était bien ce poids-là que j’avais cherché en vain depuis toujours et dans lequel, sans aucun doute, s’était converties toutes les choses bonnes et belles (…). Je marchais sans savoir où ni comment mais je me retrouvai pour finir devant Maruzen. (…) Qu’était-il arrivé à ces livres d’arts qui m’avaient tant attirés autrefois ? Jadis, après m’être rempli les yeux page après page, je savourais l’étrange impression de discordance à me retrouver dans un cadre si banal… « Ah ! mais oui, c’est ça… ! » Je me souvins à cet instant du citron dans la manche de mon kimono. Je pouvais rassembler pêle-mêle les couleurs des livres et les soumettre à l’épreuve du citron. « C’est ça. » La légère excitation de l’instant précédent m’avait repris. J’entassais au hasard puis je détruisais précipitamment pour rebâtir en hâte. Je prenais de nouveaux livres et je les ajoutais ou bien j’en supprimais. L’étrange château fantastique devenait tour à tour rouge ou bleu. Enfin ce fut terminé. Et, tout en réprimant les légers bonds de mon cœur, je plaçais précautionneusement le citron au sommet des remparts. C’était parfait. Comme mon regard parcourait l’ensemble, la couleur du citron qui avait sans bruit intégré l’harmonie des couleurs entrechoquées se détachait avec une extrême pureté. J’eus l’impression que l’atmosphère poussiéreuse de Maruzen se tendait étrangement, autour du seul citron. Je restai un moment en contemplation. (…) Puis je descendis vers Kyôgoku où les affiches du cinématographe coloriaient les rues d’un charme étrange. »
Kajii Motojirô, «Le Citron»
in Le Citron (nouvelles), Picquier poche, 1996 (n°53).
June 05
« De nouveau il fallu que je sorte pour errer. Quelque chose me chassait. Je marchais d’une rue à l’autre par les petites rues (…), m’arrêtant devant une boutique de gâteaux bon marché ou contemplant de fines galettes de pâte de soja, les crevettes et les morues séchées dans une épicerie, pour descendre finalement la rue Teramachi jusqu’à la fruiterie du côté de la rue Nijô.

(…) De toutes les boutiques, c’était celle que je préférais. Ce n’était pas un magasin superbe, mais on y ressentait très crûment la beauté particulière aux fruiteries. Les fruits étaient disposés sur un étal assez fortement incliné qui semblait être une vieille planche laquée de noir. Quelque chose comme le flot d’une bel et brillant allegro mis en face de la Gorgone qui changeait en pierre ceux qui la regardaient, un allegro dont l’écoulement se serait ainsi figé dans ces couleurs et ces volumes, voilà comment les fruits étaient alignés. (…) C’était surtout la nuit que cette maison était belle. Avec les lumières des vitrines se déversant à flots, la rue Teramachi était dans l’ensemble une rue animée, mais tout de même beaucoup plus paisible que celle de Tôkyô ou d’Ôsaka. Pour une raison inconnue, seul les contours de cette devanture étaient étrangement sombres. C’était naturel, un de ses côtés formant l’angle avec la rue Nijô qui était noire aussi, mais il était troublant que la maison voisine, bien que située dans la rue Teramachi, fût obscure également. (…) Ainsi, comme il faisait si noir alentour, rien que cette scène magnifique ne pouvait détourner la splendeur des nombreuses ampoules accrochées à la devanture, dont la lumière se déversait à profusion comme une pluie d’orage. même à Teramachi, rares étaient les choses qui m’intéressaient autant, à chaque fois, que la vue de cette fruiterie quand je la contemplais debout dans la rue, les longues vrilles des ampoules nues me perçant les yeux, ou bien à travers la fenêtre du premier étage du café voisin Kagiya.

Ce jour-là, je fis exceptionnellement un achat dans cette fruiterie, parce qu’on y vendait par extraordinaire des citrons. Les citrons sont une choses tout à fait banale. Pourtant, je n’en avait pas vu souvent dans ce magasin qui, sans être misérable, était une boutique des quatre saisons ordinaire. Pour tout dire, j’aime les citrons. J’aime leur couleurs pures, comme celle de la peinture lemon yellow durcie, sortir de son tube, j’aime leur forme fuselée, et leur taille ramassée. — Finalement, je décidai d’en acheter, un seul. Je marchai ensuite je ne sais où ni comment. Je marchai longtemps dans la rue. La masse de mauvais augure qui en cessait de comprimer mon cœur semblait s’être quelque peu relâchée à l’instant où j’avais saisi le citron, et dans la rue, j’étais empli de bonheur. Ma mélancolie si tenace avait pu être dissipée par ce seul petit objet — si invraisemblable que ce soit, paradoxalement c’était vrai. — Tout de même, quelle drôle de chose que le cœur ! »
Kajii Motojirô, «Le Citron»
in Le Citron (nouvelles), Picquier poche, 1996 (n°53).
June 04
L’enfant de la pleine nuit marche pied nus dans la grande maison endormie sous la lune Il va à la cuisine pattes de silence sur les carreaux frais prendre un verre de lait dans le frigidaire qui s’allume et fait luire la bassine de cuivre où méditent les framboises cueillies la veille pour faire de la gelée Puis il ouvre la porte qui donne sur la terrasse en essayant de ne pas faire grincer la clef de la serrure ni gémir les gonds qui auraient besoin d’huile Il ne fait pas froid Les pierres sont encore tièdes Caché sous le banc de pierre un crapaud dit sur deux notes Je suis là Les étoiles sont si près qu’on pourrait les toucher et la rivière là-bas récite ses patenôtres liquides L’enfant sous la lune calme reste immobile Il n’y a qu’un être au monde Je suis sur la terre Et j’entre si je veux dans le rêve des dormeurs
Mais la lune se tait Les étoiles sans rien dire font leur travail d’étoiles Le crapaud des joncs répète ses notes monotones et l’eau de la rivière marmonne obscurément L’enfant frissonne un peu Il fait frais tout de même Il faut rentrer dormir sans avoir eu de réponse
L’enfant sursaute soudain Dieu est venu le caresser Mais c’est seulement le chat roux nommé Tigre d’or qui sorti du silence vient se frotter à ses jambes en ronronnant si fort dans la nuit tranquille que sa fourrure exhale la musique du ciel
Paris dimanche 13 avril 1986
Claude Roy, «La nuit transfigurée»
in A la lisière du temps, Gallimard.
June 02
Ce moment qui n’est plus le voyage et pas encore l’arrivée quand le train qui déjà ralentit est passé de la nuit noire aux avenues de banlieue striées de lampadaires blêmes sur l’asphalte mouillé Puis c’est déjà la ville et ses canyons fenêtres allumées ou bien «Nous amorçons notre descente sur Paris-Roissy La température au sol est de 10 degré 5»
Nous sommes encore là déjà nous sommes ailleurs et le voyageur impatient dans le train descend sa valise et s’en va attendre l’arrivée debout dans le couloir déjà prêt à descendre
Minutes de la vie qu’on a vécues à peine On était là mais nulle part On n’était pas On attendait d’attendre On attendait le rien
le Haut-Bout dimanche 27 octobre 1985 Claude Roy, "Entre-temps" in A la lisière du temps, Gallimard. .
Je l’ai connu ce temps suspendu car j’ai connu ce train. Je les connais encore. Françoise aussi. Ce train que chacun de nous deux aime avec reconnaissance parce qu’il le rapproche de l’autre. Que chacun craint avec amertume parce qu’il l’en éloigne et le ramène à son appartement parisien ou périgourdin. Mais depuis que je la connais, ces «minutes de la vie» occupées à «attendre d’attendre», contrairement aux paroles du poète, ne sont jamais «vécues à peine». Je me lève avec les derniers, reste assis, regarde à travers la fenêtre les paysages urbains qui défilent de plus en plus lentement, et comme on entretient doucement un feu qui s’éteint, je souffle sur les braises de la mémoire. Car c’est dans «le train qui déjà ralenti[ssait]» que j’ai osé prendre sa main dans la mienne pour la première fois. Les moins moqueurs auront la bienveillance de sourire devant ce jeune homme de trente ans qui a besoin de tout un voyage Toulouse-Paris pour se déclarer. Aujourd’hui, à relire Claude Roy, je préfère me donner le beau rôle, un rôle qu’il me plairait d’avoir le courage de vivre : avec elle, être ce «On» qui transforme le «rien» et le «nulle part» en chaleur (celle de deux mains qui se tiennent et luttent contre la fraîcheur de «la température au sol») et en lumière (celle de deux cœurs comme «fenêtres allumées» dans la «nuit noire»). Transformer toute attente en accueil. Recueillir et accueillir chaque «minutes de la vie» pour la remplir de chaleur et de lumière.
« Trottez mes petits amis, le long du Tournesaules ;
Tom va devant allumer les chandelles.
A l'Ouest se couche le soleil : bientôt vous irez à l'aveuglette.
Quand tomberont les ombres de la nuit, la porte s'ouvrira ;
Par les carreaux de la fenêtre, la lumière scintillera, jaune.
Ne craignez pas d'aulnes noirs ! Ne vous souciez pas des saules chenus !
Ne craignez ni racines ni branches ! Tom va devant vous,
Holà, maintenant ! Gai dol ! On vous attendra! »
Le Seigneur des anneaux, I.6 « La Vieille Forêt », Bourgois, éd. du Centenaire, p. 142.
June 01
Pour tous ceux et celles qui oseraient dire «ce n'est pas trop tôt» (*) ;-), comme pour ceux et celles qui attendent encore :
Avoir la patience d’attendre celui ou celle qui nous élira et que nous élirons. Une telle attitude exige une âme forte, soucieuse de vérité. Nous sommes pour la plupart impatients de jouer le rôle excitant, gratifiant d’amoureux(se). Parce que tout est signe, il nous est facile de décider et de jurer que c’est là un grand amour. Ou encore, nous croyons plausible d’essayer le scénario à plusieurs reprises, de le peaufiner avant qu’il nous infuse l’harmonie souhaitée. Nous multiplions les castings pour dénicher un figurant à peu près convenable. Nous n’admettons pas que l’amour est un événement improbable et que, sans doute, il ne nous échoira pas. Davantage, nous revendiquons un droit à l’amour tout comme un droit au bonheur, au logement, au travail.
(...)
L'Attente n'est pas attente de telle ou telle offrande du monde. Ce serait nous conduire comme des enfants gâtés et paresseux. Elle nous prédispose à un avenir qui nous ménagera bien des surprises et parfois de mauvaises surprises - à la différence d'un optimisme pour lequel tout finira par s'arranger. Nous faisons crédit au temps. Nous ne le bousculons pas, mais quand il y a urgence, nous pressons le pas.
Pierre Sansot, Du bon usage de la lenteur
Rivages poche / Petite Bibliothèque, 2000 (n°313) .
(*) Ajout : Cette semaine (12/06/06), Bob, après avoir lu le billet du 29 mai, me confiait : «mieux vaut plutarque que jamais!» Oui, Bob est taquin :-)
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